Jardin de givre
Voyager, admirer la nature et s'exprimer.
Jardin de givre
Voyager, admirer la nature et s'exprimer.

Le concept d’individualité a quelque chose de flagrant chez l’humain, à 18 mois un bébé se pointe dans le miroir et se reconnait comme étant un être unique. Tout dans notre société contemporaine accentue ce moi, cet être conscient qui interprète le monde, le digère et se construit sa propre citadelle de personnalité. Pour un humain normal, l’individu cesse à la pointe de ses doigts, ses orteils ou l’un de ses cheveux.
Dans le monde végétal, ce n’est pas aussi simple. Il est parfois difficile de savoir là où commence et finit un individu sans avoir recours à des outils génétiques. Prenons un coussin de mousse bryophyte qui étire ses petites feuilles à la base d’une souche pourrie, est-ce un individu, 10, 20, 50, 1000?
Se reproduisant de manière asexuée, en se « clonant », le coussin pourrait bien être un seul individu, mais se reproduisant de manière massive en produisant des milliers, voire des millions de spores, il pourrait aussi être une population entière avec une diversité génétique immense.
Les arbres aussi peuvent se reproduire de façon asexuée, l’épinette noire fait ce qu’on appelle du marcottage, une branche basse s’enracine au contact du sol et produit un nouvel arbre identique au parent. Les deux pieds dans la pessière à mousse dans le nord, on ne pourrait savoir si les épinettes devant nous sont un seul individu ou une forêt entière.
Parfois, cela va encore plus loin, certains arbres en grande proximité peuvent littéralement fusionner. En botanique, il existe un terme pour désigner ce phénomène : l’anastomose. L’union de deux individus différents peut avoir lieu au niveau du tronc, des branches ou des racines. L’anastomose engendre l’union du cambium (tissu responsable de la formation du bois) de deux arbres différents et la libre circulation des fluides contenant nutriment et sucre d’un individu à l’autre. À jamais liés ensemble, les deux individus sont étroitement liés, et ce autant pour leur production de sucre dans leur feuillage que l’absorption de minéraux et d’eau dans leur racine.
Ce phénomène peut avoir lieu pour plusieurs raisons : la proximité, le besoin d’espace pour croitre, les carences en eau, lumière ou nutriment. Généralement, l’un des deux arbres finit par avoir le dessus et soutire ce dont il a besoin à son nouveau compagnon d’infortune, cela lui permet de croitre plus rapidement tandis que l’autre voit ces chances de survie fortement limitées. L’anastomose a plus souvent lieu entre des individus de même espèce, mais il peut aussi s’effectuer entre des individus d’espèces différentes.
Il est possible que le phénomène ait inspiré les premières greffes végétales. Cette pratique est d’ailleurs plus ancienne que ce que l’on pourrait croire. En effet, les humains utilisent la greffe végétale depuis au moins 2500 ans. L’idée est de prendre un greffon (une branche ou une racine), de scarifier un arbre hôte et d’y fixer le greffon. On l’utilise en pomiculture pour combiner les traits de variété différente. Elle permet d’avoir des plantes plus résistantes aux maladies, plus productives et précoces dans la génération de fruits. Il est donc possible de greffer le rameau d’un pommier Gala à un pommier résistant à la sécheresse, cela produit un pommier résistant à la sécheresse qui produit des pommes Gala.
Il est fascinant d’imaginer que quelqu’un à un jour eu l’idée de lier deux plantes aux habiletés différentes pour en tirer un seul individu qui rassemblait toutes ces qualités, et cela avant même que la théorie de la génétique soit développée.
Outre le contact direct, les arbres d’une forêt sont toujours en contact les uns avec les autres. Cela se passe sous terre, là où les racines s’associent avec des mycètes pour former des réseaux de mycorhizes. Une véritable autoroute de transport d’information sous forme de signaux chimiques, de minéraux, de sucre et d’eau. Il est intéressant de cogiter à cette extension des arbres dans le sol. Nous-mêmes avons des métaprofils qui nous représente (ou sont censés nous représenter) sur le web, en est-il de même pour les arbres à travers le hub des hyphes mycorhiziens? Évidemment, le champignon tente toujours de maximiser ses propres bénéfices, il peut donc favoriser certaines plantes et en snober d’autres. La circulation des informations et des ressources est ainsi hautement dépendante de ce partenaire fongique. Cela confère à ces interactions une variabilité difficile à interpréter. Une chose est néanmoins certaine, le champignon distingue les différents végétaux de son réseau, en d’autres mots, il les reconnait…
Il est difficile de se représenter cet univers de signaux chimiques et de molécule circulant à travers un fin réseau de filin blanchâtre courant à travers l’humus. Cependant, il pourrait peut-être détenir la réponse à notre question : où s’arrête l’individu? Bien sûr, les arbres sont plus connectés au monde qui les entoure que nous, pauvres petits simiens éloignés de ses racines. Peut-être l’étions-nous un jour; perméable au monde naturel, en constant échange avec les intrants animal, végétal et minéral qui nous entouraient. Il aura suffi d’une simple flaque d’eau agissant comme miroir et d’un doigt pour pointer : « moi ».
16/01/2026